À vivre vite.
Au mois de juin, les choses ont commencé à changer pour moi au bureau.
Rien de dramatique au départ. Juste une collègue partie, du travail en plus, des journées plus longues, des mails qui arrivaient avant huit heures et continuaient après dix-neuf.
J’ai recommencé à avaler mon café debout.
À déjeuner devant mon écran.
À me dire que je n’avais pas le temps.
Le samedi pourtant, je continuais d’aller aider Michel.
C’était devenu mon point fixe.
Le seul moment de la semaine où personne ne me demandait d’aller plus vite.
Un samedi, alors que nous ramenions Madame Renée chez elle, elle s’est arrêtée net au milieu de son couloir.
— J’ai encore oublié le beurre, a-t-elle murmuré.
— Ce n’est pas grave, a dit Michel. On vous en rapportera.
— Non, non. Je me débrouillerai.
Mais elle a baissé les yeux en le disant.
Le lendemain, sans trop réfléchir, je suis passée chez elle avec une plaquette de beurre, un paquet de biscuits et deux pêches.
Elle m’a ouvert en pantoufles, surprise.
— Oh… vous ?
— Je passais dans le quartier.
C’était faux.
Elle l’a compris.
Mais elle m’a laissé entrer sans rien dire.
Ce jour-là, je suis restée une heure.
On a bu un café trop léger.
Elle m’a montré une photo de son mariage.
Elle m’a raconté que, pendant quarante et un ans, son mari avait toujours choisi les fruits trop mûrs “parce qu’ils étaient ceux dont personne ne voulait”.
Quand je suis partie, elle m’a raccompagnée jusqu’à la porte.
— Revenez quand vous n’êtes pas pressée, a-t-elle dit.
J’ai pensé à cette phrase toute la semaine.
Revenez quand vous n’êtes pas pressée.
Le problème, c’est que je l’étais presque tout le temps.
Puis juillet est arrivé.
La chaleur dans les bus.
Les volets fermés dans les appartements.
Les villes qui sonnent plus creux le week-end parce que tout le monde semble parti quelque part, sauf ceux qui n’ont nulle part où aller.
Madame Renée supportait mal l’été.
Elle disait que la chaleur agrandissait le silence.
Je n’aurais jamais trouvé cette phrase moi-même.
Et pourtant je la comprenais.
Un samedi, en montant dans le minibus, elle avait le visage plus pâle que d’habitude.
Elle s’est assise avec lenteur.
Michel s’est accroupi devant elle.
— Vous avez mangé ce matin ?
— Un peu.
— “Un peu”, ce n’est pas une réponse.
Elle a esquissé un sourire.
— Une biscotte.
Alors il a sorti de sa poche une petite compote à boire.
— Tenez.
— Vous avez toujours ça sur vous ?
— Avec vous, oui.
Elle l’a regardé comme si elle allait pleurer.
Mais elle a seulement pris la compote.
Quand nous sommes repartis, j’ai dit à Michel :
— Vous pensez à tout.
Il a soupiré.
— Non. Je pense seulement à ceux qu’on oublie vite.
Cette fois, je n’ai pas répondu.
Parce que je savais qu’il avait raison.
À la fin du mois, mon responsable m’a annoncé que l’équipe allait être réorganisée.
Il parlait, parlait, parlait.
Je l’entendais à peine.
Tout ce que j’ai compris, c’est que mes horaires allaient changer, que je devrais partir plus tôt et rentrer plus tard, au moins pendant quelque temps.
Le soir même, dans mon appartement, je suis restée assise sur le bord du lit avec mes chaussures encore aux pieds.
Je pensais à mes samedis.
Je pensais à Madame Renée.
Je pensais à Michel.
Et, de façon presque absurde, j’avais peur que le travail recommence à manger tout ce que j’avais mis des mois à retrouver.
Le samedi suivant, j’en ai parlé à Michel pendant qu’il chargeait les sacs dans le minibus.
— Je vais peut-être devoir lever le pied, ai-je dit. Au moins pendant l’été.
Il a refermé le coffre calmement.
— Alors vous lèverez le pied pendant l’été.
— Vous dites ça comme si ce n’était pas grave.
— Est-ce que ça l’est ?
— Je ne sais pas.
Il a appuyé ses mains sur le rebord du coffre.
— Chloé, aider les autres n’a pas de valeur seulement quand ça vous arrange, c’est vrai. Mais ça n’a aucune valeur non plus si vous vous épuisez pour prouver quelque chose.
Je l’ai regardé.
— Vous arrivez toujours à être sage sans être agaçant. C’est insupportable.
Il a ri.
— J’ai eu de l’entraînement.
Pendant deux semaines, je suis venue moins longtemps.
Je faisais la première partie de la tournée, puis je repartais.
Ça me brisait un peu le cœur de laisser Michel terminer sans moi, mais je n’avais pas le choix.
Madame Renée l’a remarqué.
Un jour, elle m’a glissé un petit papier plié dans la main.
Je l’ai ouvert dans le bus du retour.
Il y avait écrit, d’une écriture tremblée :
Merci de revenir même quand vous êtes fatiguée.
Les gens fatigués disent souvent non.
Vous, vous dites encore un peu oui.
J’ai relu ce mot trois fois.
Puis je l’ai rangé dans mon portefeuille.
À partir de ce jour-là, quand je pensais ne plus avoir d’énergie, je touchais simplement ce petit papier.
En septembre, l’air a changé.
Les matins étaient plus frais.
Les feuilles commençaient à coller aux trottoirs après la pluie.
Et un samedi, en arrivant devant le centre, j’ai vu quelque chose d’étrange.
Le minibus était là.
Mais Michel, non.
J’ai attendu une minute.
Puis deux.
Puis cinq.
C’était la première fois.
Je me suis surprise à regarder ma montre.
À sentir cette petite inquiétude monter, exactement comme ce lundi de mars où j’avais découvert sa retraite.
Au bout de dix minutes, la porte du bâtiment s’est ouverte.
Ce n’était pas Michel.
C’était une aide du centre que je connaissais de vue.
— Chloé ? Il a appelé. Il sera un peu en retard.
— Michel ? En retard ?
Elle a souri tristement.
— Oui. Comme quoi, tout arrive.
— Il va bien ?
— Oui, oui. Ne vous inquiétez pas. Un contretemps.
Mais je me suis inquiétée quand même.
Quand il est arrivé, quinze minutes plus tard, il n’avait pas son calme habituel.
Pas de vraie panique.
Pas de grands gestes.
Simplement ce pli entre les sourcils que je ne lui connaissais pas.
Je suis allée vers lui.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il a hésité.
Puis il a répondu :
— Ma sœur est tombée cette nuit. Rien de cassé, a priori. Mais elle habite seule. J’ai dû passer chez elle.
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