Je n’ai compris que le jour de son départ à la retraite que mon chauffeur de bus m’avait attendue trois minutes chaque matin pendant six ans.
Je m’appelle Chloé Martin. J’ai vingt-neuf ans et je vis seule dans un petit appartement en périphérie.
Pendant des années, mes matins se sont tous ressemblés.
À 6 h 18, je fermais ma porte.
Je descendais l’avenue Victor-Hugo, je passais devant la boulangerie au coin, puis j’arrivais à l’arrêt.
À 6 h 23.
Tous les jours, le bus de la ligne 47 était là.
Le chauffeur s’appelait Michel. Je le savais parce que les autres voyageurs l’appelaient comme ça.
« Bonjour, Michel. »
« Merci, Michel. »
« À demain, Michel. »
Moi, je ne disais presque rien.
Je montais, je validais mon abonnement, et j’allais toujours m’asseoir à la même place. Quatrième rangée, côté fenêtre, à gauche.
Je descendais en centre-ville.
J’avais juste le temps de prendre un café avant d’aller au bureau.
C’était mon rythme. Mon habitude. Mon matin.
Je n’y pensais jamais.
Jusqu’à ce lundi de mars.
Comme d’habitude, je suis arrivée à l’arrêt à 6 h 23.
Mais le bus n’était pas là.
J’ai d’abord cru m’être trompée d’heure.
J’ai regardé mon téléphone.
6 h 23.
J’ai attendu.
Puis un autre bus est arrivé. Même ligne. Pas le même chauffeur.
Un jeune. Peut-être vingt-cinq ans. Écouteurs autour du cou.
Je suis montée et j’ai demandé :
— Michel est où ?
Il a levé les yeux vers le rétroviseur.
— Le chauffeur habituel ? Parti à la retraite vendredi.
C’est tout.
Ce matin-là, je suis arrivée au bureau à 6 h 55.
Trop tôt.
Le café d’en face n’était même pas encore ouvert. Je suis restée dehors dans le froid, mon gobelet vide à la main, sans trop savoir quoi faire de ces minutes en plus.
Le lendemain, pareil.
Le mercredi aussi.
Et le jeudi, j’ai vu le bus passer à 6 h 20 alors que j’arrivais encore au coin de la rue.
Là, quelque chose m’a serré le ventre.
Le soir, en rentrant, j’ai cherché les horaires de la ligne sur internet.
J’ai ouvert le PDF.
Je me souviens encore de l’heure écrite noir sur blanc.