Un samedi, Lucas a demandé :
— C’est quand son anniversaire ?
J’étais en train d’éplucher des pommes.
— Je n’en sais rien. Pourquoi ?
— Parce que si personne ne l’attend quand elle rentre chez elle, peut-être que personne pense aussi à son anniversaire.
La phrase m’a arrêté net.
Les enfants ont parfois des raccourcis qui vont plus loin que nos raisonnements d’adultes.
Le lundi suivant, j’ai essayé de glisser la question à Madame Morel avec l’air le plus naturel possible.
Elle m’a regardé comme si je menais un interrogatoire.
— Pourquoi ?
— Comme ça.
— “Comme ça” n’est pas une vraie raison.
— Lucas veut savoir.
Elle a soupiré.
— Dans deux semaines.
Puis elle a ajouté, en me pointant un doigt :
— Et je vous interdis toute sottise.
Je n’ai rien promis.
Deux semaines plus tard, on n’a pas fait une fête.
Le mot aurait suffi à la faire rentrer chez elle et tirer les volets.
On a fait mieux.
On a fait simple.
Une table pliante devant nos maisons.
Un gâteau au yaourt préparé avec Lucas.
Quelques fleurs coupées du jardin.
Deux chaises de plus.
Rien d’impressionnant.
Rien qui ressemble à une mise en scène.
Juste quelque chose qui disait : on a pensé à vous.
Quand elle a vu la table, elle s’est arrêtée net au bout de l’impasse.
J’ai cru un instant qu’elle allait faire demi-tour.
Elle avait ce visage fermé qu’elle prenait quand l’émotion montait trop vite et qu’elle essayait de la remettre en ordre.
Lucas s’est avancé vers elle avec un bouquet qui penchait de travers.
— Bon anniversaire, Madame Morel.
Elle a regardé le bouquet.
Puis la table.
Puis moi.
— Je vous avais interdit toute sottise, a-t-elle dit.
— Oui, j’ai pris le risque.
Elle a serré les fleurs contre elle.
Et, cette fois, elle n’a pas pleuré tout de suite.
Elle s’est assise.
C’était peut-être encore plus fort.
Elle est restée.
Au début, il n’y avait que nous trois.
Puis le voisin d’en face est venu dire bonjour.
Puis la dame du coin avec ses lunettes violettes est sortie “juste deux minutes”.
Puis encore quelqu’un.
Au bout d’un quart d’heure, l’impasse ressemblait à ce qu’elle n’avait jamais vraiment été jusque-là : un endroit où les gens vivaient côte à côte, oui, mais où ils se tenaient aussi un peu compagnie.
Madame Morel parlait peu.
Mais elle écoutait.
Elle corrigeait au passage la façon dont Lucas coupait le gâteau.
Elle refusait qu’on lui resserve trop de café.
Elle disait “non, merci” de ce ton qui signifiait “peut-être un peu finalement”.
Et puis, à un moment, la voisine aux lunettes violettes a dit en riant :
— On ne savait même pas que vous aimiez le gâteau au yaourt.
Madame Morel a baissé les yeux vers son assiette.
— Il y a beaucoup de choses que vous ne saviez pas sur moi, a-t-elle répondu.
La phrase n’était pas amère.
Elle était simplement vraie.
À la fin de l’après-midi, quand tout le monde est reparti, elle est restée quelques minutes assise seule devant la table presque vide.
Je m’apprêtais à tout débarrasser quand elle m’a fait signe d’attendre.
— Vous savez ce qui est étrange ? a-t-elle dit.
— Quoi donc ?
— J’ai longtemps cru que, pour ne pas souffrir, il fallait ne rien attendre de personne.
Elle a marqué une pause.
— Je crois surtout que je suis devenue tellement prudente que j’ai fini par avoir une vie minuscule.
Je n’ai pas trouvé grand-chose à répondre.
Alors j’ai dit la seule chose honnête :
— Elle l’est un peu moins maintenant.
Elle a tourné la tête vers les maisons de l’impasse.
Vers les portes ouvertes.
Vers les voix qu’on entendait encore au loin.
Puis elle a dit :
— Oui. Grâce à vous. Et grâce à ce petit garçon qui écrit comme un chat tomberait dans un pot de peinture.
Lucas, qui passait justement derrière nous, a protesté.
— J’écris très bien !
Elle a levé un sourcil.
— N’exagérons rien. Mais tu progresses.
L’automne est arrivé doucement.
Avec les feuilles qui collent au trottoir le matin.
Avec les jours qui raccourcissent.
Avec le froid qui vous rappelle que les maisons sont parfois des refuges, et parfois des prisons, selon la manière dont on y vit.
Chez Madame Morel, les volets s’ouvraient toujours.
Parfois plus tard.
Mais ils s’ouvraient.
Et, de temps en temps, quand elle savait qu’elle n’aurait pas la force de sortir ou qu’elle était simplement plus fatiguée, elle frappait chez nous.
Ce n’était jamais spectaculaire.
— J’aurais besoin qu’on me change cette ampoule.
— Mon bocal refuse de coopérer.
— Votre fils a laissé son ballon chez moi, ce qui devient une habitude suspecte.
Mais derrière ces prétextes, il y avait autre chose.
Il y avait une phrase qu’elle ne disait plus.
Cette phrase qu’elle avait murmuré le jour où je l’avais trouvée sur le carrelage.
“Je ne voulais déranger personne.”
Un soir de novembre, alors que j’allais fermer mes volets, j’ai vu une silhouette devant notre portail.
C’était Madame Morel, avec un plat couvert d’un torchon.
Je suis sorti.
— Tout va bien ?
— Oui.
Elle a tendu le plat.
— J’ai fait un gratin. Trop pour moi seule.
J’ai pris le plat.
— Merci.
Elle a hésité.
Puis elle a dit, sans me regarder :
— Et aussi… je voulais vous demander quelque chose.
— Allez-y.
— Si un jour vous voyez mes volets fermés trop longtemps, vous pouvez venir frapper.
Je l’ai fixée.
Parce que je savais ce que lui coûtait cette demande.
Elle ne demandait pas seulement qu’on surveille une fenêtre.
Elle demandait qu’on ne la laisse plus disparaître dans son silence.
— Bien sûr, ai-je dit.
Elle a hoché la tête.
— Très bien.
Puis, comme si elle devait tout de suite remettre un peu d’ordre dans ce moment trop nu :
— Mais pas avant neuf heures et demie. J’ai encore le droit de dormir.
J’ai éclaté de rire.
Elle aussi, cette fois.
Vraiment.
Ce n’était pas un grand rire.
Pas un rire sonore.
Mais c’était un rire entier.
L’hiver suivant, Lucas a eu une mauvaise grippe.
Rien de dramatique, mais plusieurs jours cloué au canapé, le visage chaud, l’humeur épouvantable, et cette façon très particulière qu’ont les enfants malades de réclamer tout et son contraire à cinq minutes d’intervalle.
Le troisième jour, quelqu’un a frappé à la porte.
Madame Morel est entrée avec une petite couverture sur le bras et un livre ancien.
— On m’a dit qu’un patient faisait beaucoup trop de bruit.
Lucas avait à peine la force de protester.
Elle s’est assise près de lui et elle a ouvert le livre.
Ce n’était pas un livre d’enfant.
C’était une vieille édition un peu usée, avec des pages jaunies et une odeur de papier ancien.
Elle lui a lu à voix haute pendant presque une heure.
Pas avec une voix douce.
Pas avec les manières rassurantes des gens qui veulent absolument paraître gentils.
Elle lisait comme elle était : sèche par endroits, précise, attentive, et avec une chaleur qu’on sentait surtout dans les silences.
Quand elle est partie, Lucas a dit :
— Elle lit mieux que toi.
J’ai pris sur moi.
— Merci, c’est très aimable.
— Mais toi, t’es quand même plus fort pour les pâtes.
Le printemps a fini par revenir.
Les jardinières se sont remplies.
Les fenêtres se sont rouvertes.
Les gens ont recommencé à traîner un peu dehors.
Et dans l’impasse, on s’est mis à avoir de petites habitudes qui n’existaient pas avant.
Un café bu debout sur un pas de porte.
Un paquet déposé chez l’un pour l’autre.
Un “vous avez besoin de quelque chose ?” qui n’était plus une formule vide.
Madame Morel n’est pas devenue quelqu’un d’expansif.
Il ne faut pas exagérer.
Elle restait capable de signaler un ballon mal envoyé, un vélo posé de travers ou un papier gras oublié près du caniveau.
Mais maintenant, quand sa fenêtre s’ouvrait, on ne sursautait plus.
On répondait.
Un après-midi, je l’ai surprise à rire avec la voisine aux lunettes violettes.
Une vraie conversation.
Pas un échange de météo.
Pas un commentaire sur le bruit.
Un rire.
Je me suis arrêté quelques secondes sans me faire voir.
Et j’ai pensé à cette journée où je l’avais trouvée sur le sol de sa cuisine, à côté d’un verre renversé.
J’ai pensé à ses lunettes loin d’elle.
À sa voix presque absente.
À son “pardon”.
À ce qu’il suffit parfois d’un peu plus d’une porte ouverte, d’un peu moins de jugement, d’un peu plus de présence pour que quelqu’un recommence à faire partie du monde.
Aujourd’hui encore, Lucas continue à rater ses accords.
Madame Morel continue à le lui faire remarquer.
Elle lui a même acheté un vrai cahier “pour qu’il cesse de torturer des feuilles volantes”.
L’autre jour, son ballon a encore fini dans son jardinet.
Il a levé les yeux vers moi, prêt à revivre l’ancien temps.
Mais elle est sortie avec le ballon sous le bras, l’a regardé une seconde, puis a dit :
— Tu sais ce qu’il te manque, Lucas ?
Il a pâli.
— Quoi ?
— De l’entraînement.
Et elle s’est avancée sur le trottoir.
Très sérieuse.
Très droite.
Puis elle lui a fait une passe.
Pas parfaite.
Pas très forte.
Mais suffisamment bonne pour qu’il la lui renvoie.
Ils ont continué comme ça plusieurs minutes.
Le ballon allait de travers.
Leurs gestes aussi.
Mais ils riaient.
Et moi, en les regardant, je me suis dit qu’il y a des gens qu’on croit perdus pour les autres alors qu’ils sont seulement restés trop longtemps sans qu’on frappe à leur porte.
Dans notre impasse, la dernière maison n’est plus celle qu’on évite.
C’est celle où l’on s’arrête.
Celle où l’on dit bonjour.
Celle dont on regarde les volets sans gêne, parce qu’elle le sait, maintenant, et qu’elle nous en a donné le droit.
Madame Morel reste Madame Morel.
Elle garde son ton sec.
Ses géraniums impeccables.
Ses remarques sur les lacets, les fautes d’orthographe et les vélos mal rangés.
Mais il y a autre chose, désormais.
Il y a du bruit dans sa maison.
Des pas.
Des rires parfois.
La voix de Lucas.
La mienne.
Celle des voisins.
Et surtout, il y a cette chose simple qu’elle n’attendait plus.
Quand elle rentre chez elle, il y a presque toujours quelqu’un pour la voir arriver.
Quelqu’un pour lever la main.
Quelqu’un pour demander :
— Tout va bien, Jeanne ?
Et maintenant, elle répond :
— Oui. Et si ce n’est pas le cas, je viendrai frapper.
Puis elle ajoute presque toujours, en regardant Lucas :
— Enfin, sauf si ton ballon arrive avant moi.